C'est la phrase la plus redoutée par toute une génération : "3 à 5 ans d'expérience exigée". Au Bénin, décrocher son premier emploi est devenu un parcours du combattant où le diplôme ne suffit plus. Plongée au cœur d'un paradoxe qui étouffe l'espoir des jeunes et menace l'avenir du pays.
Chaque matin, ils sont des milliers à scruter les offres sur JobBenin, Anpe Bénin, LinkedIn ou les groupes WhatsApp. Chaque matin, le même coup de massue. Bac+3, Master 2, parfois même Doctorat, leurs CV sont jugés "trop légers". Pas par manque de compétences, mais par manque d'années. Selon une analyse rapide que nous avons menée sur 50 offres publiées cette semaine à Cotonou, plus de 7 offres sur 10 exigent un minimum de 3 ans d'expérience, y compris pour des postes explicitement étiquetés "junior" ou "débutant accepté".
Rodrigue, 24 ans, Licence en Marketing à l'UAC. Deux stages de 3 mois non rémunérés. 137 candidatures envoyées en un an. 5 entretiens. Zéro embauche. « On me dit : vous avez un bon profil, mais on cherche quelqu'un de plus expérimenté. Comment avoir 5 ans d'expérience à 24 ans ? Mes parents ont payé mes études en se privant. Aujourd'hui j'aide mon oncle à vendre des téléphones à Ganhi. Ce n'est pas pour ça que j'ai étudié », s'est-il lamenté.
Son histoire est celle de Chantal, comptable, qui est devenue caissière dans un supermarché. Celle de David, informaticien, devenu conducteur de Zem pour survivre. La frustration est immense et se transforme en résignation, puis en colère. Ces jeunes n'ont jamais baissé la garde. Ils ont cru en leurs capacités et ne manquent pas les offres d'emploi. Mais à chaque tentative, c'est la déception au bout.
La rentabilité immédiate
Les offres d'emploi, ce n'est pas ce qui manque. On en compte des centaines chaque jour. Mais la ligne à franchir pour décrocher le job est le vrai cauchemar. Années d'expériences. Cette situation , des chefs d'entreprise rencontrés par la rédaction la défendent sous couvert d'anonymat. Leur réponse est unanime : le coût de la formation. « Former un jeune diplômé de zéro expérience me coûte 6 mois de salaire et du temps de supervision. Je n'ai pas les moyens. Je suis une PME, j'ai besoin que la personne soit productive dès la première semaine », explique le DG d'une agence de communication. C'est un argument qui s'entend, mais qui cache une autre réalité : le manque de confiance dans le système éducatif lui-même. Beaucoup d'employeurs estiment que les formations sont trop théoriques et déconnectées des besoins du marché.
Ancienneté et compétence : cette fâcheuse confusion
Pour dame M. Adjovi, consultante RH, le problème est culturel. « L'exigence d'années est un filtre paresseux. C'est plus facile de trier par années que par compétences réelles. Or, l'expérience ne se mesure pas qu'en années de salariat. Quid de l'étudiant qui a été président d'une association de 200 membres ? Qui a monté un petit e-commerce qui a généré du chiffre ? Qui a fait un mémoire de terrain exceptionnel ? Tout ça, c'est de l'expérience. Mais notre système de recrutement ne sait pas la lire », a-t-elle diagnostiqué. Elle pointe aussi l'effet pervers. « Cette exigence favorise le piston. Ceux qui ont un oncle bien placé auront leur stage de qualité qui leur donnera leurs "3 ans". Les autres, issus de familles modestes, resteront bloqués.
Que faire ?
Il ne s'agit pas d'accuser les entreprises, mais de changer le paradigme. Et en cela, plusieurs pistes émergent. Du côté des entreprises. Là, il est important de remplacer "3 ans d'expérience" par "capacité à faire X, Y, Z", nécessité donc de tester sur des cas pratiques. Ensuite, il urge de systématiser les contrats d'alternance et de professionnalisation. Enfin, la valorisation les expériences non-salariées telles que le bénévolat, les projets personnels, et la freelance est capitale. Au milieu de cette équation compliquée, l'État devrait penser à rendre obligatoire une part de primo-embauche dans les grandes entreprises. Cela passe par la subvention de la formation des premiers 6 mois, comme le fait le programme Azoli. Dans le même temps, plus urgent, il faut réformer les curricula pour intégrer 1 an de stage pratique obligatoire dans toutes les licences.
Les jeunes lésés par le phénomène d'années d'expérience doivent pour leur part travailler à sortir de la situation de plusieurs manières. Ils doivent cesser de lister uniquement les diplômes, mais les réalisations concrètes comme "J'ai géré un budget de 500.000 FCFA pour la journée culturelle", "J'ai augmenté de 30% les abonnés d'une page Facebook". La jeunesse a la possibilité et doit créer sa propre expérience : proposer ses services gratuitement à une ONG pendant 2 mois et documenter les résultats.
Quand un pays demande 10 ans d'expérience à une jeunesse qui n'a que 25 ans d'existence, il ne filtre pas les candidats, mais plutôt il le prive de son avenir. Le Bénin est à un carrefour. Soit il continue de fabriquer des chômeurs diplômés qui rêvent de Canada, soit il décide de faire confiance à cette jeunesse qui ne demande qu'une chose : une première chance pour prouver ce qu'elle vaut.

