Ils ont troqué l'amphi contre le guidon. Licenciés, maîtres, masters en poche, ils enfilent chaque matin le gilet jaune, bleu ou vert, selon les localités, pour survivre. Enquête à Abomey-Calavi et Godomey, où le chômage a mis les diplômes sur deux roues.
Par Clément WINSAVI
À 6h30 au carrefour Houètô, il fait encore sombre. Les Zem en gilet jaune s'alignent. Parmi eux, Sylvain ajuste son casque. Dans son téléphone, il y a deux choses : l'application MoMo pour la recette et, dans ses photos cachées, sa Licence en Géographie, obtenue en 2022 à l'Université d'Abomey-Calavi. « J'ai fait 23 dépôts de dossiers. 2 concours. Zéro. Mon père m'a dit : mon fils, le diplôme ne va pas nourrir ta petite, j’ai un enfant. J'ai pris le gilet », lâche-t-il, casque à la main. Sylvain n'est pas un cas isolé. Sur le parc de Togoudo descendant sur IITA carrefour, sur plusieurs conducteurs interrogés, 7 disent avoir au moins le BAC. Deux ont une Licence. Un a un Master 1 en Droit privé.
À Godomey-Magasin, c'est John, 27 ans. Master en Anglais, 2021. Il parle un anglais parfait qu’il laisse entendre très souvent dans la discussion. Son rêve était d'enseigner. « J'ai enseigné 8 mois comme aspirant. On m'a arrêté en mai. Sans une autre solution, la moto et devenue ma compagne. Ce n'est pas un choix, c'est une bouée. Quand un ancien étudiant monte et que je reconnais parfois sans savoir si lui me reconnait ou pas, je fais semblant me cachant pratiquement. J'ai honte, mais je n'ai pas volé », a-t-il indiquer. Même son de cloche à Bidossessi, près de l'UAC, où les gilets jaunes sont nombreux en attente au carrefour. Camille, 24 ans, Licence en Sociologie 2023, conduit entre deux soutenances de son petit frère. « Le matin je dépose des étudiants à qui j'expliquais les cours il y a deux ans. Maintenant je leur dis : Cotonou 500F », s’est-il désolé.
Entre dette et humiliation
Toutes ses têtes qui ont passé des années pour décrocher leurs diplômes se retrouvent dans une situation qu’ils n’ont jamais imaginée. Le choc de l’histoire, ils ont un point commun : le propriétaire. La moto ne leur appartient presque jamais. Il faut verser 2.500F à 3.500F par jour au boss, plus 2.000F à 3.000F d'essence. Il reste une somme insignifiante pour manger, payer le loyer et envoyer un peu au village. Un titulaire de Master vit avec moins que le SMIG.
« Le plus dur, ce n'est pas le soleil. C'est le regard », explique Léon, Licence en Lettres Modernes. « Quand un client te crie : Eh Zem, tu es bête ou quoi ? Tu as ton mémoire sur la littérature négro-africaine dans ta tête. Tu serres les dents », regrette-t-il. Beaucoup cachent leur diplôme à leur famille. D'autres le gardent comme une relique. Tous continuent de guetter un recrutement sur leur téléphone entre deux courses.Au parc, le chef reconnaît.« Avant, c'était ceux qui n'ont pas été à l'école. Maintenant, chaque semaine, un nouveau vient avec son attestation. On ne refuse pas. Mais ça fait mal au cœur. Un enfant qui a Bac+ ne devrait pas crier 'Calavi, Calavi'». La situation est compliquée et la fin emble encore loin.

